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lundi 21 mai 2012

Les ressources humaines en situations de danger.



[Oui je continue sur ma lancée « Ocytocine et le dur labeur », ‘scuze-moi si en ce moment y’a que ça à te raconter.
C’est ça ou mes histoires de vestiaires de sport qui puent des pieds, comment je fais chialer le rameur et comment je découvre que mon nombril ne doit pas fatalement dîner en tête à tête avec mon pubis.

Là je le relis mon article, que tu vas découvrir avec un petit frisson d’amour (ou alors c’est la clim ?), et je me dis qu’à l’extérieur je suis tankée comme un camion en ce moment, mais qu’à l’intérieur je suis un pot de vinaigre… huhuhu.
Dites-moi si c’est pas drôle, moi je trouve que si, mais en même temps je trouve que l’échange que j’ai eu hier avec monsieur Patate était drôle alors bon... C’est relatif, jugez plutôt :
MOI : P’tain ça pue, c’est quoi ?
MONSIEUR PF : Nan mais c’est moi, j’ai marché sur un pigeon mort en sortant du bar.
Je t’avais dit, l’humour c’est relatif, surtout qu’il avait VRAIMENT marché sur un pigeon mort.
Bref, on passe à l’article ou on s’enc… s’embrasse ?]


Cher monsieur le recruteur,

Je m’appelle Ocytocine et telle que tu me vois aujourd’hui, je ne suis pas du tout moi-même.
D’abord j’ai tapé un haut à ma mère, un truc rose pastel avec des perles, un truc très féminin qui en temps normal n’aurait même pas bougé du portant de la boutique, j’ai un maquillage si léger qu’on pourrait croire que je n’ai jamais mis les pieds ailleurs que chez Yves Rocher ou au rayon beauté du supermarché.
Et puis je me suis bien coiffée, rectification : je me suis coiffée, crois-moi, ça n’arrive pas souvent, je brosse plus souvent le chat que mes crins de chevaux. C’est pour ne pas que tu voies trop vite mes multiples mutilations corporelles, les tringles à rideaux qui me servent d’oreilles et mes relents de vieille gothasse.
Je ressemble à moi mais passée à la machine à laver et tirée à quatre épingles, je ressemble à moi en chiant, à moi dans dix ans, certainement.

Je souris, je réponds à tes questions, l’air un peu craintif, mais ma modestie et ma timidité sont mal imitées. Je joue comme une actrice de « Plus Belle La Vie », heureusement que tu te gaves à la boîte à images dès 20h venues, sinon tu aurais assez de jugeote pour voir la supercherie.

Tu n’imagines pas une seconde que je me fous de ta gueule très très fort et de ces poils pas très catholiques qui te sortent des narines. Tu ne me plais pas, rassure-toi, c’est le cas de beaucoup de monde. Je suis prompte à « bitcher », c’est mon talent, tu crois que j’aurais dû le marquer dans mes compétences ? Parce que ça je pense que c’est bien plus valable que « polyvalente » ou « rigoureuse » ou « anglais : courant (ou fluent quand je suis sur google translate)».
… « Sait bitcher sur tout le monde sur un panel très large, allant du défaut physique au niveau intellectuel en passant par les photos des enfants, les accents et les chaussures. »…


Toi non plus tu n’es pas toi-même, tu joues les sérieux, les importants parce que tu sais que je suis prête à ramper pour les quelques petits milliers d’euros que tu as à m’offrir dans le cadre d’un emploi précaire à durée et intérêt limités, tu as quelques semaines, quelques mois de mon avenir entre tes doigts poilus, tes mains trop lavées mais quand même un peu moites.
Tu te sens un peu comme un dieu, tu as une responsabilité, tu te sens concerné et tu fronces les sourcils, très concentré à chacune de mes réponses.
Mais tu ne t’y intéresses pas plus que moi, à tes questions, et tous les deux on se couperait la main plutôt que de l’admettre.
Tu me parles de CDI comme si c’était un Graal, comme si ça allait me faire briller les yeux, tu comptes « embaucher » peut-être, si on est sage et qu’on finit bien notre soupe.

J’ai 27 ans, tu te demandes si je veux des enfants et si tu vas devoir te cogner encore un congé maternité, si d’ici deux ans tu soupèseras mon cul mou avec dégout et que tu lèveras discrètement les yeux au ciel devant les photos de mon marmot rose et hurlant.
Tu ne sais pas comment me demander si je compte pondre, tu as peur de passer pour un phallocrate, ce que tu es, ce que je hais.
Tu aurais préféré que je sois arabe, là au moins le problème aurait été réglé, je n’aurais pas été embauchée.

Qu’on soit bien clairs, toi et moi, cet entretien je m’en branle, j’aimerais avoir une coquillette que je sortirais de mon caleçon et que j’agiterais de manière obscène sous ton nez pour mieux illustrer mon propos, mais j’en ai pas. JE M’EN BRANLE, tu comprends ?
Tout cela n’est qu’une mascarade, une danse de salon où je cherche à dissimuler ce que tu tentes de deviner.


Tu veux connaître mes qualités ?
Je suis professionnelle, mais uniquement parce que j’ai été bien élevée.
Je suis professionnelle parce que même si ma tendance naturelle est à la glande, j’ai peur du vide, celui de mes sujets de conversation, de mes capacités, de mes heures, celui de mon compte en banque surtout.
Je suis professionnelle parce que je n’ai pas peur de toi, ni des autres.
Je suis professionnelle parce que je n’aime pas la hiérarchie et que le meilleur moyen de ne pas avoir de rapport avec elle c’est encore de bien faire.
Je suis professionnelle parce que je suis observatrice, sensible par anomalie génétique, ponctuelle par éducation, hypocrite par devoir (mais aussi méchante par envie, mais chuuuut…).

Et mes défauts ? Aaah, cette question, tu l’adores. Cette question piège à laquelle on a tous envie de répondre « perfectionniste ».
Je déteste le travail en équipe au sens très large du terme, c’est-à-dire que tout être vivant croisé à partir du moment où j’entre dans l’ascenseur est subi. Surtout si c’est une femme ou un homme, surtout entre 18 et 60 ans, ça fait du monde, j’en conviens.
Mais naaaaan, ne t’agite pas dans la chemisette Celio jaune coquille « la deuxième à 50% », tu vas transpirer dans le polyester et ça va sentir le ragondin en pleine sieste estivale, je ne vais pas te l’avouer, ça.
Je vais bien trouver un point négatif sur moi qui n’en est pas un… J’ai du mal à déléguer parce que je prends trop les choses à cœur ? Je suis rancunière car très exigeante avec moi-même et mes congénères ? T’en veux encore ? J’en ai tout plein mon système digestif des poncifs comme ça.

Je connais le chemin que doit prendre ma langue pour s’enfoncer profondément dans les méandres de ton… attente. La mienne est agile, j’use de ma salive, mon caractère est trempé, mes mots sont de la chaux vive de l’eau vive et crois-moi, je sais ne pas mouiller ma chemise.

Ai-je une dernière question pour conclure cet entretien ? À quel étage sera mon bureau… Savoir si mon suicide sera douloureux en cas de défenestration, si je vais juste me fouler la cheville ? Sinon y’aura peut-être moyen de passer un bout de tête dans la badgeuse en cherchant bien… Ne t’en fais pas, maladroite comme je suis, je risque de me faire une hémorragie avec un taille-crayon électrique avant que tu n’aies pu alerter la médecine du travail sur mes tendances suicidaires.

Tu me remercies, tu me tiens au courant.
Bien sûr, tu me rappelleras dans deux ou trois jours pour me dire que j’ai le poste, que je commence lundi, que tu as besoin de mon RIB et d’une photo, tu me salueras en m‘appelant par mon prénom cette fois, car nous sommes de la même famille, maintenant.

Tu te réjouiras car tu auras bien travaillé cette semaine, tu auras trouvé une nouvelle collaboratrice pour ton service, tu mériteras ton RTT.
En plus tu as cru deviner un bout de tatouage sur ma hanche de moins de trente ans, ça t’a un peu excité.
Tu fermeras le dossier rose en carton, tu le rangeras dans l’armoire à côté de centaines d’autres et tu rentreras chez toi.


Le pire dans tout ça, c’est que pendant ce temps, je raccrocherai aussi de mon côté, je fermerai aussi ma pochette rose et je serai plus que soulagée, rassurée, flattée… Je serai contente.

Contente comme quand le type que toutes tes copines convoitent te drague, toi, alors que tu t’en fous.
Contente comme quand tu as eu la meilleure note au contrôle de Français et que le prof te félicite.
Contente comme un trouffion qui reçoit sa première et étincelante médaille de guerre.

Contente de réussir, d’être la première, d’avoir remporté le prix sans jamais avoir eu à chercher à me battre. Contente de faire mon chemin sans ambition, sans goût du challenge, sans conscience professionnelle, en allant au plus simple, au petit bonheur la chance, sans trop se compromettre.
Réussir un peu dans un milieu où paradoxalement je devrais être fière de rater.

Le pire dans tout ça, c’est pas toi, c’est moi.

Veuillez, cher DRH, cher Korrektor, cher lecteurs, agréer l’expression de mes sentiments les plus, heu… mitigés ?

O.

samedi 31 mars 2012

Le repas du condamné.



Depuis l’annonce de ma nomination aux Oscars de la précarité, tout le monde m’invite au resto pour un déjeuner d’adieux en bonne et due forme.
Si vous voyez à une terrasse boulonnaise une fille avec des Ray Ban violettes de pilote de course italien, le nez violet de trop d’heures passées à picoler du rosé au soleil et qui hausse les épaules à chaque fois qu’elle regarde l’heure : c’est moi. Venez taper le bisou, ça me fera plaisir.

Sur ce qui motive des gens qui me côtoient de loin depuis quatre ans à vouloir d’un seul coup me nourrir, j’hésite entre la compassion et la curiosité malsaine de ceux qui « restent en rang » dans l’entreprise. Pardon pour le mauvais jeu de mots mais ça me semblait tomber à point nommé.

Allez, je suis certainement mauvaise langue, c’est l’instinct maternel qui parle et la sacro-sainte tradition française qui veut que l’on règle tout autour d’une assiette : les affaires, les premiers rendez-vous et les retrouvailles entre amis.

C’est Beigbeder, mon ex-collègue de bureau, qui s’interrogeait sur les premiers rendez-vous qui se passaient presque toujours au restaurant dans son très torchonneux « Mémoire d’un jeune homme dérangé », et qui, en termes de premiers souvenirs aux chandelles, étaient souvent gastriques.
Un présage de comment on se fera chier plus tard, en gros.
Loin de moi l’idée de le paraphraser, déjà parce que dans son livre y’a pas assez de mots pour ça (lu en une demi-heure sous une table de la Fnac en attendant monsieur Patate Frite, qui hésitait entre deux vinyles qui se ressemblaient autant que deux débardeurs noirs).

En tout cas, je ne vais pas me plaindre, j’économise mes derniers tickets resto.

Du coup, j’ai l’impression que les seules choses que je vais avoir à raconter, c’est une succession de plats colorés et de desserts coupablement engloutis, parfois remplacés par le non moins calorique « café gourmand », qui n’allège jamais que la conscience et certainement pas le tour de fesses.

Cette période d’euphorie alimentaire se solderait certainement par un hurlement déchirant sur la balance, si seulement je montais dessus. Heureusement, je ne m’approche jamais à plus de 2 mètres de cet objet du diable, je préfère encore repasser les maths du bac plutôt que regarder les chiffres qui s’affichent sur cet outil de torture pour européennes dodues et bien nourries.

Mais en vrai, je passe ma vie au resto. Je m’en rends bien compte, je m’étonne même que mon assiette ne prenne pas plus de place ici. Dukan avec moi, il se suicide en avalant tout rond Lagerfeld (mon plus gros fantasme après mon mariage avec Ronan Keating des Boyzone) parce que faut se rendre à l’évidence, dans ma vie sociale, le resto est maître.

C’est là-bas que je retrouve mon armée de copines plus ou moins maniaco-dépressives, ça va de l’éditrice qui range sa cave en ordre alphabétique à la coiffeuse aux cheveux roses qui demande quand est-ce qu’elle couchera enfin avec mon mec.
Les murs des restaurants ont tout entendu, même le jour où on se parlait de fantasmes avec deux d’entre elles. Les murs n’ont pas été les seuls à rougir, le mec à côté a dû passer son repas romantique avec sa demoiselle à cacher les émois que nos paroles provoquaient dans son slip.
On remercie mademoiselle Gamelle pour sa version tout à fait nouvelle de « l’amour est dans le pré », on ne savait pas les tracteurs si coquins.

On applaudit encore une fois maîtresse Gamelle pour sa capacité à faire vomir sa panna cota à la voisine de droite en moins de dix minutes de monologue sur un cerveau explosé suivi d’un très bel exposé sur la gangrène.

Maîtresse Gamelle, parlons-en.
Pour ceux qui n’étaient pas là avant, c’est uniquement une de mes copines « àlavieàlamort-tupassesavantmoiauxsoldesjemedévoue» qui me fait des paupiettes quand je me fais larguer et avec qui je fais les 400 boutiques coups, et commente ses 40 coupes de cheveux (dont 39 prétendument ratées).

Avec elle, on se voit une fois par semaine environ dans notre cantine coréenne d’Opéra dont on sort gavées et fleurant bon la friture aux crevettes. C’est pas qu’on soit pétries d’habitudes (en tout cas moi non. Elle par contre, c’est un cheval de trait, fais lui changer de parcours et elle te fait une descente d’organes), c’est surtout que le resto avec maîtresse Gamelle ça peut être une bonne raison de s’engueuler à mort.

Parce que figure-toi que maîtresse Gamelle elle sait jamais ce qu’elle va prendre, la moindre nouvelle carte, le moindre changement dans le menu la fout dans une angoisse pas possible.
À chaque fois sa réaction est la même : elle veut ESSAYER. Un truc. De préférence un truc qu’elle ne mange jamais. Ce qui est parfaitement crétin quand on sait qu’elle n’aime pas grand-chose donc qu’il y a une forte probabilité qu’elle ne touche pas à son plat.
Moi au contraire je suis une cocue du choix, quoi que je choisisse c’est toujours ce qu’il fallait prendre. Dans une autre vie, j’ai dû être la femme d’un grand chef cuistot qui se tapait la saucière, j’vois que ça.

Du coup son plat arrive, mon plat arrive : elle regarde mon plat, elle regarde le sien et puis à nouveau elle regarde mon assiette et la fixe avec des yeux de chiot qui voudrait piquer son os à un doberman.
Ses mirettes s’embuent et à peine ai-je soupiré : « si tu veux on échang… » que déjà elle a pris mon écuelle et a fait glisser la sienne vers moi. Résultat, j’me tape ses poissons à la con pendant qu’elle mange mon confit de canard.

Je te parle même pas du dessert. Partager un dessert, une glace tout particulièrement, avec elle c’est une tentative de suicide. Je mets au défi n’importe quel bûcheron d’essayer de prendre une cuillère de trop dans le filon de caramel de sa glace vanille sans se faire crever un œil à coups de cuillère. Par contre, si par malheur tu tournes la tête parce qu’un serveur a cassé un verre, benh tu peux être sûr que ta boule vanille elle l’a gobée.
J’me suis toujours dit que dans son autre vie à elle, elle a fait pute de luxe. En plus c’est la seule fille du monde à courir après le tram en talons aiguilles, si ça c’est pas une preuve.
Bref, maintenant c’est CORÉEN, sans confit et sans glace.

Et sinon j’ai une grande spécialité, je suis toujours à côté du couple qui se sépare ou qui s’engueule.
J’me demande comment on peut se dire qu’on va se séparer autour d’une assiette de nouilles ; moi j’aurais tendance à faire de mon plat du potage à force de chialer. Oui, parce que même quand c’est moi qui largue, je chiale, c’est par principe. Ça ne m’empêche pas d’aller boire des verres dix minutes après, hein, mais sur le coup, une petite larmichette ça peut pas faire de mal et ça t’évite de trop te faire insulter.

Une fois il y a un mec qui s’est fait dégager par sa nana un dimanche soir au Mac Do de la Motte-Piquet-Grenelle. Si tu m’entends mec, sache que je compatis devant le tsunami de lose que tu as vécu ce jour-là. Tu es mon « Nuggets d’or 2011 ». Monsieur Patate Frite a failli te faire un câlin quand la nana t’a dit « putain mais ça va, tu bandes même pas alors laisse-moi finir mes frites ».
Le mec, qui buvait sa fontaine de honte, s’est levé en disant « … Ouais et benh salut connasse », et il s’est barré comme dans les séries américaines. Ç’aurait pu être un peu classe s’il n’était pas revenu deux secondes plus tard en disant qu’il avait oublié sa veste et s’il avait pas fait à moitié tomber la chaise en la récupérant.
Là, c’est moi qui ai failli le prendre dans mes bras en disant « rassure-toi, je suis la seule avec tout le Mac Do blindé à avoir vu ».

Pourquoi je te raconte ça, moi ? Aucune idée, juste que j’arrête pas de m’empiffrer pour le compte de mes bientôt ex-collègues qui se demandent ce que c’est que d’être viré.

Et une fois rentrée au bureau, je regarde ma binôme pas virée se débattre avec du travail pour deux en digérant gentiment mon carpaccio. Figure-toi que dans son grand talent de gestionnaire, mon chef vire 30% du personnel au moment même où on a enfin du travail. Elle est pas belle l’entreprise, ils sont pas éclairés nos gestionnaires ? Moi je leur lève mon verre.

J’me dis que la disette est peut-être bientôt venue, mais que mes pâtes au rien je les digérerai avec un estomac « ulcère-free ».

Allez, j’ai terrasse.

lundi 26 mars 2012

Just Fired.


J’avais dit à qui voulait l’entendre que l’année de mes 27 ans serait l’année de la gagne, l’année où tout se passerait. « 27 ans, c’est le nouveau 30 ans », que je disais en imitant les greluches de la mode, pour qui le gris devient régulièrement le nouveau noir.
Sauf que ça se saurait si j’étais une « pouff’ à vide-dressing », et après presque trois mois de vingt-septaine, je suis dubitative et aurais tendance à dire qu’en matière de noir j’aurais plutôt tendance à le broyer qu’à le porter, et que 27 ans c’est la loose internationale.

Quoiqu’en y réfléchissant, non.
On va dire que pour entrer en phase de « WIN », il faut renouveler, il faut une phase de délestage de tout ce qui pèse et je suis en plein dedans : LE GRAND MÉNAGE DE PRINTEMPS.
Pour commencer, je me suis débarrassée de mon appendice qui pourrissait gaiement depuis des lustres, et pour continuer je me suis allégée de mon travail.

Ouais, t’as bien entendu, j’ai été démasquée. Mes supérieurs hiérarchiques se sont enfin avoué que sous l’employée gothiquement modèle se cachait bien la plus grosse (et je ne parle pas de mon cul, là) Glandue de l’histoire du monde du travail. Si on ne compte pas mes 9 autres collègues de boulot qui n’en glandent pas plus une rame que moi, mais BON.

- Mais Ocytocine, vous… vous… ne faites rien ? Depuis des mois.
- Quoi ? J’ai pas entendu, j’avais mes écouteurs.
- Vous, vous… regardez des reportages Arte ? Vous n’avez qu’internet d’ouvert ?
- Benh nan, j’ai aussi Word… Pour les articles du blog, et Gmail, et Facebook, et Hotm...
- Vous… vous… êtes virée !
- Ouais mais je finis d’écouter le dernier titre de Ufomammut avant, et je dis au revoir aux copains sur Facebook.
- … ?!


Naaaaan, ça s’est pas passé comme çaaaaaa, évidement. Mais ça aurait pu.
En réalité, ce n’est pas mon travail qui est particulièrement remis en question, ni même mon aptitude à passer 8 heures par jour sur internet, mais uniquement la logique de l’entreprise : poste en doublon = on vire la plus jeune et la moins payée. Même moi qui ai eu 3 en maths au bac, je peux comprendre la logique.

Nan, j’ai eu droit à un chef au bord des larmes, une RH au bord de la fin de journée et pressée de nous (je dis « nous » car en plus je n’ai même pas eu l’honneur d’être la seule) expédier chez « Paul L’Emploi », un bureau qui sent la chaussette et le moisi des vieux dossiers de salariés jamais augmentés.

- Mademoiselle Ocytocine (et les autres), vous connaissez la conjoncture actuelle blablabla… Doit se séparer des collaborateurs… Blabla. Soutien psychologique, temps pour digérer la nouvelle blablabla…
- Ouais ouais, super, j’en ai rien à foutre, ton boulot c’est 8 heures de torture chinoise, c’est comme si je regardais la chaîne de l’Assemblée Nationale dans une cave, assise sur un fauteuil plein de miettes de biscotte et aucun moyen de sortir… Alors partie, je vais m’en remettre.  BON, tu me proposes combien niveau grosses thunes ? C’est ça qui va me faire chialer ou pas.

Voilà comment ça s’est passé. C’est pas mieux. Je sais.

Après l’annonce officielle que tu vas te faire lourder sans ménagement avec tes barres de céréale de dix heures, ton ficus à moitié mort de coin de bureau et tes vieux dossiers oubliés, se met en place toute une série de réactions en chaîne.

Soit tu peux accuser le coup parce que tu ne t’en doutais pas du tout et là, ma foi, je compatis : fallait vraiment être aveugle, mais ça doit faire très bizarre.
Soit, comme moi, tu fais un regard torve de vache qui vient de se revomir dans la bouche ses restes de repas mal digéré. Ne fais pas le dégoûté, c’est ça la rumination. Et tu retournes faire comme si de rien n’était. Parce que de toute façon « Rien n’est ». Il te reste encore quelques mois à tirer, alors ne crions pas victoire misère trop vite.

Oh, je ne suis pas une sur-femme… Contrairement à ce que tu penses au creux de ton lit très froid en te gratouillant le pissou et en m’imaginant avec le corps d’une biatch de magazine (débande, j’ai assez de peau d’orange pour ouvrir une usine de marmelade). Je ne suis pas au-dessus du fait de me faire virer. Mais la nouvelle ne détruit pas outre-mesure la confiance que j’ai dedans moi.

Mais si, par malheur, je n’avais pas encore digéré la nouvelle, les autres le font pour moi. Il a suffi de moins de 24 heures pour que même la nana qui vend les sandwiches soit au courant que la fille en noir s’est fait dégager comme une clocharde devant un Monoprix. Tu as beau rester discrète, ça se répand plus vite que la syphilis dans les sous-marins.

Une fois que l’information a bien fait des tours et des détours, il s’ensuit un panel de réactions parfaitement étonnantes.

POUR LES COLLÈGUES :

Licenciement = Pire que si toute ta famille était morte en tombant dans une machine à fabriquer des chipolatas.
Et il faut supporter les contacts physiques allant de la discrète caresse de l’épaule à la prise de catch maternelle qui précipite ton nez entre deux seins flasques et parfumés aux fruits pourris.
- Ma pauvre O., j’ai appris… Ça va ?
- Benh oui…
Mais tu as beau sourire et dire que ta famille c’était des cons et qu’ils méritaient de finir débités en saucisses, tu es MALHEUREUSE, tu es PERDUE et SOUS LE CHOC et personne ne te croit.
Et si, agacée, tu dis que tu avais prévu de partir dans quelques mois, tu lis dans les regards la condescendance du grimpeur professionnel pendant que tu tentes désespérément d’escalader un muret. Tu essayes de te rattraper aux branches mais tu es pathétique.

Seule solution pour t’en sortir. Dire que tu as trouvé autre chose. Ce quelque chose est toujours un peu mystérieux et forcément mieux. Il faut prendre un air radieux et faire semblant de contenir ton excitation et dire « ça va être dur mais… ».
Voilà comment j’ai acheté la paix.

OU Licenciement = Porteuse du choléra ET de la peste ET du SIDA et suspicion de contagion par ta simple présence.
Si toi tu es virée, traîner avec toi revient à entrer dans le club des losers et des futurs chômeurs. La peur de certains de mes collègues les fait changer de trottoir plutôt que de parler avec moi. Ils se sentiraient mal d’aborder ce sujet qui les terrorise. La probabilité qu’eux-mêmes se fassent mettre à la porte augmente avec le temps et c’est intolérable pour eux.
Du coup, y’en a même une que j’ai grillée à aller pisser chez les mecs pour pas entrer avec moi dans les toilettes.
Je me sens pas du tout comme quand j’avais des croûtes de teigne du chat sur les épaules, PAS-DU-TOUT.

OU licenciement = Mort.
Valable pour une bonne partie de mon service. Tu deviens transparent, tu n’existes plus, tu es déjà partie. Ma foi, c’est pas ceux que je déteste le plus. Si ce n’est que j’ai un peu peur qu’ils s’asseyent sur mes genoux par inadvertance.

POUR MOI
Licenciement = Rupture.
J’ai l’impression de m’être fait lourder par un type très gentil et profondément inintéressant… Un expert comptable en chef dans une entreprise de pompes funèbres, par exemple.
Un gars très attaché à notre routine, que je passe ma vie en survêtement troué ou pas, à faire des concours de rots ou pas, avec qui j’aurais fait un mariage de raison.
Tu sais, le genre de type à qui tu dis « attention t’as une crotte de nez » quand il vient te susurrer qu’il t’aime à l’oreille. Le meilleur ami de la passion et du romantisme, quoi.

Bien sûr, c’est extrêmement déplaisant de se faire dégager par un type dont on considère qu’il n’est pas à la hauteur, je suis donc vexée comme un pou.
J’l’aime même pas et il réussit à me sortir « Ce n’est pas toi, c’est moi… Restons amis. ». Et là je ressens toute la lâcheté crasse et le poids des milliers d’excuses que j’ai pu sortir pour ne pas avoir à partir avant.

Mais aussi et surtout, je suis soulagée de ne plus voir sa gueule de con et ses vêtements en boule sous l’évier, de ne plus entendre sa respiration sifflante, et je me demande pourquoi je n’ai jamais eu le courage de changer les serrures de l’appartement ou d’inventer un déménagement à Winnipeg avant.

Bref, je suis pressée de déménager ma brosse à dents et mes boxers sans couture. Voilà.

POUR TOI
Licenciement = Cassage de gueule de mon piédestal.

Si tu avais encore des doutes sur le fait que j’étais une personne comme toi et que se cachait sous cette couverture bloguesque une grande professionnelle de la communication, une Beigbeder version Suicide Girl avec un p’tit cul moulé dans des résilles : c’est que tu n’as jamais lu le blog ou que tu as une bien piètre estime de toi, te voilà rassuré. Comme le commun des mortels, je peux aussi toucher 1300 euros d’Assedics et aller gratter aux portes avec mon CV rose et noir à la main.

Licenciement = Articles à la chaîne. [Et merde. – NdKorrektor]
Tu vois que c’est une bonne chose, la perte de mon emploi… Heureusement, elle n’engendre pas la perte de ma diarrhée verbale de connerie et je continuerai d’occuper tes longues matinées de travail, où ton ventre gargouille pour cause de pépitos dévorés trop tôt le matin.

Licenciement = Très très bonne excuse pour avoir disparu pendant plusieurs jours.
Et finalement c’est là où je voulais en venir. Le reste est anecdotique.

mardi 31 janvier 2012

Course d’orientation.

Crois-le ou pas, je dois ma carrière d’imposteuse à une envie de pisser.
Parfaitement.
Attends, je vais t’expliquer.

Au début, je voulais vraiment devenir imposteuse parce que je croyais que c’était un vrai métier avec plein de neurones à utiliser dedans. Je pensais participer à la diffusion du savoir universel humain, aux connaissances, à la beauté poétique des mots et des phrases et des lignes et des… Bref, t’as compris, j’étais jeune et bête.
Neuf ans plus tard, je réalise que le peu que je fais engendre l’obésité massive chez les enfants grâce aux gâteaux à l’huile de palme que j’affiche dans le métro et des cancers avec tout l’aluminium des déodorants que je placarde partout sur vos murs.
Bonjour douce réalité, je rends le monde certainement plus coloré mais je le rends plus triste aussi.
Une ligne sur le bilan de ma trentième année qui pèsera son poids.




Mais revenons à mon « année de Terminale Économique-et-Sociale-option-Sciences-Politiques- Maths-coeff’-5-au-bac-la vie-de-sa-mère-je- vais-jamais-l’avoir ».
J’ai 17 ans et demi, je ne connais pas monsieur Patate Frite qui en a à peine 13 et qui a encore des cheveux, je porte des manches en velours qui tombent au niveau de mes genoux, des cheveux ondulés et noir bleuté Garnier, et l’acné haut perchée sur le front.
J’ai changé de copain pour la première fois et nous avons l’air de Satania et Demonio. Nous sommes ridicules mais innocents et donc heureux.




Frau Ocytocine ayant particulièrement bien raté ses recommandations en matière d’orientation avec mon frère, décide qu’il n’en sera pas de même avec moi.
Elle ne m’enverra pas à la fac’ de droit, la mort dans l’âme, comme elle l’a fait avec lui avant qu’il voue son âme à Satan, se fasse pousser ses bouclettes dorées, aille polluer le monde de ses accords de guitare du diable et nous prédise à tous une mort accidentelle à chaque fois que quelqu’un lui parle de nous.


Je rappelle que la grande particularité de mon frère, c’est ça :
- Comment ça va ta sœur Ocytocine ?
- Elle est morte.
- …
- Mais nan je déconne, ma sœur elle est hyper bonne et je vais lui faire des enfants.
Ami des tabous familiaux et de l’humour couleur bois d’ébène, bonjour.



Maman O. m’a donc envoyée faire des tests au CIO de mon école.
- Vous aimez quoi, Mademoiselle ?
- Heu, les livres et puis la peinture et puis l’art en général. Je voudrais faire un truc créatif…
- Ok, donc je marque chômeuse ?
- Pardon ?
- Créatifs = chômeurs et feignasse à cheveux longs qui fument des pétards dans les squats. Faites plutôt assistante maternelle, c’est la seule filière où il y a du travail.
Cette femme ne connaît pas mon amour immodéré pour la gent enfantine, si je l’avais écoutée, j’aurais pu suivre mon frère sur les chemins tortueux des études supérieures incohérentes.
Mon frère avocat et moi puéricultrice. Oh my God… Autant demander à Bernard Henry-Lévy de bosser à la soupe populaire le dimanche matin ou à Michel Leeb d’être drôle. Même Frau Ocytocine a reconnu que le CIO était une vaste blague.

Alors on a écumé les salons et les bouquins spécialisés dans l’orientation, et puis sous mes bagues armure à tête de nymphe et mes ongles rongés jusqu’au sang j’ai trouvé ma voie : je voulais faire un BTS d’imposteuse.
Seulement, il y avait deux écoles en France et un choix drastique dans celle de Paris : 300 dossiers acceptés, 90 personnes à l’écrit, puis 20 à l’oral.

Par chance, mes notes sont assez bonnes pour une adolescente qui a une cocotte-minute pleine d’hormones et d’araignées à la place du cerveau : je gagne le droit de passer l’écrit.
Ma culture générale est moins défaillante que celle de mes camarades, je lis trois livres par semaine et par miracle j’accède au Graal : l’oral.
Et je n’ai jamais été très douée avec tout ce qui est oral. (Ou presque. Hin hin hin).


À partir de là, rien ne va plus, Général Ocytocine met son grain de sel dans ma préparation, il veut faire de moi une bête de concours et commence un entraînement militaire à base de cure de mixture banane/muesli/lait mixé et de pompes assis sur mon dos avec l’ »Humanité Dimanche » pour s’occuper.
Il me fait passer des entretiens d’embauche au réveil, me fait lire tout ce qui existe sur le thème de l’imposture, me fait apprendre des monologues dignes d’un représentant en encyclopédie…
C’est sans compter que j’ai mon bac à passer, la « destruction créatrice » de Schumpeter à me goinfrer, un manque d’intérêt profond pour Weber et peu de goût pour « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme », par contre je connaissais par cœur le « suicide » de mon copain Durkheim.
Aujourd’hui encore, j’en fais des cauchemars où mon cerveau malmené et surchauffé a une place de choix.




Et puis le jour de l’entretien est arrivé, j’ai rendez-vous à 11h, mais à 6h20 j’ai les yeux plus grands ouverts qu’une chouette hulotte et je hulule de terreur au fond de ma chambrette de jeune fille.
Pour ne rien arranger à ma fébrilité, je me gave de café, j’ai peur de me rendormir.
Je ressemble a ça:




J’entends mon frère et Général O. partir à la fac/au travail et Frau Ocytocine se préparer pour m’emmener en voiture à mon interrogatoire de la Gestapo, j’imagine déjà comment ils vont me mettre le faisceau de la lampe dans les yeux et me dire avec un accent teuton qu’ils ont les moyens de me faire parler.
Je rebois un café. Et puis on part.

Manque de bol, les routes pour sortir de la ville sont bloquées et nous mettons plus d’une heure à trouver un moyen de rejoindre Paris, à ce rythme il y a de fortes chances pour que je sois en retard.
Quand on est la fille du Général Ocytocine on n’est pas en retard, JAMAIS. Il vaut mieux se faire seppuku et offrir son colon au dieu Flick Flack plutôt que ne PAS arriver à l’heure.
Je suis de cette race de gens qui, même en essayant de toutes leurs forces d’être à la bourre, arriveront quand même pile poil au rendez-vous, car nous prévoyons de l’avance sur l’avance déjà prise « au cas où ». C’est une vraie malédiction.

Je suis dans un état de stress avancé et Frau Ocytocine décide d’enfreindre 95% du code de la route, allant jusqu’à rouler sur un trottoir devant une maternelle.
Pour que je puisse réaliser l’exploit d’arriver à l’heure.

Et là, je réalise que les cafés innombrables font effet, l’envie qui me prend est affreuse. Je dois y aller.
- Maman… Quand est-ce qu’on arrive. J’ai envie de faire pipi.
- Mais mais… T’as plus 4 ans. Tu vas te retenir ! Parce que c’est soit tu pisses et tu rates ta vie soit tu attends 20 minutes et puis on pourra faire quelque chose de toi. Déjà qu’on hésite à faire interner ton frère qui vient de regarder pour la 8547ème fois le concert de Nirvana…
D’ailleurs, sans s’en rendre compte elle fredonne ‘Rape me’ depuis une heure.

Oui, dans la famille on a le sens de l’exagération.
Alors je me menace ma vessie de ne plus jamais lui donner de thé vert si elle continue à m’emmerder et j’attends.
On arrive à 10h55 devant l’école et ma mère me jette littéralement sur le trottoir, je passe devant l’accueil en criant mon nom et je file dans les toilettes. Je manque de pleurer ; pendant 5 minutes qui m’ont paru plus longues que l’intégrale des films d’Isabelle Huppert, je suis bloquée.
Et finalement le miracle arrive et les bruits de chasse d’eau ne couvrent pas mon nom que l’on crie à l’accueil.

Je sors légère, heureuse, plus rien ne peut m’atteindre. Mon bonheur est plus grand que quand on enlève des chaussures trop petites, plus immense que quand on mange des chocolats belges. Je suis euphorique et je vais dévorer mon jury, pour la première fois de ma vie je ne passerai pas pour une bègue maniaco-dépressive en entretien, je serai au TOP.

Je sais, j’aurais dû y voir un signe… Commencer une carrière dans les W.-C., ce n’est jamais gage de qualité.


vendredi 13 janvier 2012

Envie de se tirer (les rois) ?

Dans les bureaux de l’agence d’imposteurs, il y a toujours un silence de mort. Mais il y a des moments où c’est plus notable et plus embarrassant que d’autres.
Les pots, les fêtes, les rassemblements en tous genres, sont pour moi une épreuve plus douloureuse encore qu’un cours de Body Combat après une fracture du coccyx.
Les pots j’y vais avec autant de plaisir que chez le dentiste ou chez mon ancienne belle-mère (la nouvelle a su me mettre à terre en un repas avec son gratin de courgettes, j’ai rien pu faire je ronronnais déjà en lui faisant vœu d’allégeance éternelle).
Les pots, c’est la punition précédent chaque évènement (Noël/anniversaire/etc.), c’est dans ces moments que tu réalises qu’il y a beaucoup trop de choses à célébrer dans une année, mais pas assez de démissions ni de morts.

Ils sont heureusement fort limités chez nous, juste le minimum syndical, qu’on écourte au maximum.
Je ne dois pas être la seule à vivre mal cette expérience. En même temps il faut imaginer l’ambiance.

Prends des gens dans la rue au hasard et mets-les dans la même pièce en leur disant « maintenant faites la fête, mais n’oubliez pas une chose, l’un de vous est un violeur de poussins ». Tu sens le mélange de malaise, de méfiance et de haine qui gangrène peu à peu ce groupe ?
Bienvenue à l’agence d’imposteurs.

Donc. On est là, tous avec notre gobelet en plastique blanc rempli de champagne de moyenne qualité un peu chaud et trop mousseux, notre part de gâteau qui nous graisse les doigts à travers le morceau d’essuie-tout Lidl et on se demande ce qu’on va bien pouvoir se dire.
On aimerait se dire que depuis toujours on voudrait une augmentation et qu’on se déteste cordialement, surtout notre chef parce que justement il ne file pas d’augmentation.
Pas de bol, le chef aussi est là, avec son gâteau qui va lui tomber sur la bedaine d’ici peu.
Ma collègue Pamela, qui contient mal tout le panel de ses troubles émotionnels et à qui l’hypocrisie donne la tourista, prend une rasade de champagne. Cul sec. Et l’œil humide.

Pour lancer la discussion, l’un de mes compatriotes à-noisettes-intégrées se moque de ma jupe et de mon tout relatif attentat à la pudeur. Je trouve ça déplacé, je me vexe et l’envoie bouler.
Pamela se ressert du champ’ pour ne pas faire un bouquet garni avec les couilles de mon agresseur et renverse un demi verre sur son jean.

Pour me dérider, mon chef me propose de porter plainte pour harcèlement, restons dans l’humour de bon goût. Mon collègue se vexe d’être pris pour un porc.
Pamela termine la bouteille au goulot.

Pour détendre l’atmosphère, une autre dit que nous ferions un couple très drôle. Nous nous regardons l’un l’autre, dégoûtés et vexés par le dégoût que l’on peut lire dans nos regards respectifs.
Folle ambiance que ma collègue Logorrhée se met à bourrer d’anecdotes sur ses chats, la « bouffe », sa belle-fille, la « bouffe », les croquettes...
Pamela glousse parce qu’elle commence à avoir un coup dans le nez quand je lui murmure trop fort que si Logorrhée dit encore une fois « bouffer du gâteau » au lieu de « manger », je vomis.
On se tait tous.
Sauf Logorrhée.
C’est long.


Il faut trouver une parade, un groupe de réflexion se forme inconsciemment : nous sommes une demi-douzaine à nous regarder comme les chiens regardent les saucisses et à cogiter très fort.

Et là, arrive comme un miracle par la bouche de l’un de nous le sujet qui sauve les goûters d’entreprise : les séries.
Ouais, les séries. Pas le capital de la boîte qui n’est pas redistribué, des primes dispensées à pile ou face ou des licenciements qui menacent.
Tout le monde regarde des séries, c’est un sujet consensuel par excellence.

Moi-même, je le confesse, je suis une fan inconditionnelle des Experts Las Vegas, sur mon lit de mort je regarderai certainement encore la saison 78.
Tu sais, c’est cette série qui passe depuis à peine douze ans (je sais, je suis à la pointe de la hype en matière de sujets, tu t’attendais à quoi ? À un article sur les abonnements Free ?)
Tu sais, y’a toujours une punch-line nulle avant le générique et que après des mecs qui portent un gilet de sauvetage trouvent le meurtrier en 52 minutes avec trois crottes de nez et deux bouts de coton.

Et benh cette série je l’adore. Ça me lave le cerveau, ça le détache et ça me le rend tout blanc et plié avec une bonne odeur de lavande. J’ai plus qu’à le ranger dans l’armoire jusqu’à la prochaine utilisation, qui n’aura pas lieu avant un nouvel article de blog.

Bien sûr, à l’époque où y’avait Warrick, c’était moins propre dedans ma tête, y’avait des taches sur le blanc. Bon, sur la couleur aussi.

Il n’empêche, il ne me détournait pas pour autant de l’enquête. Des années de pratique et je suis pratiquement capable de faire le boulot à leur place « casse-toi connasse, je vais prendre les échantillons d’ADN moi-même, tu fais n’importe quoi là ». Je suis incollable sur les techniques de trouvage d’empreintes et je ne m’étonne même plus qu’on puisse zoomer 600 fois dans une image de caméra de surveillance.

Monsieur Patate me regarde avec un œil mi-effrayé mi-amusé quand je vire le chat de mes genoux dans un grand mouvement de colère et que je m’offusque que bordel de bite à nœud, ils ont tripoté les preuves avec leurs petits doigts boudinés sans prendre des photos avant, c’est quoi ce boulot de stagiaire ?!

J’vous dis, les séries, tout le monde regarde. Même moi.
Cette discussion, bien que hautement fédératrice, n’est pas pour autant intéressante, elle est même particulièrement stérile. Tout le monde y va de son commentaire, de sa référence et ça donne ce genre d’échange :
- Et tu regardes Dexter ?
 - Ouais j’adore, j’en suis à la saison 4.
- Moi la deux, épisode 4.
 -Moi la 3 je crois…
- C’est laquelle ?
- Mais si tu sais, celle où machin tue truc.
- Merde vous faites chier, j’en suis pas là moi !
- Benh Machin tue truc. Et je regarde aussi American Horror Story.
- Oh ça me dit rien j’ai pas vu ça.
- Tu devrais regarder c’est génial. Et Big Bang Theory tu connais ?
- Nan. Et toi The Office tu connais ?
- Nan. Et toi Grey Anatomy tu regardes ?
- Nan et toi…

On est alors parti pour quinze minutes d’un échange improductif et looong, tellement looong parce qu’avec la tripotée de séries qui sortent et disparaissent aussi vite qu’une boîte de Léonidas sur la table de réunion, on est sûr de jamais avoir la même que le voisin.

On est loin de l’époque où on regardait « Une nounou d’enfer » 6 fois de suite et où on ne ratait pas un épisode du Prince de Bel-Air le midi entre deux cours de maths.
J’en soupçonne certains d’avoir regardé « Marc et Sophie ».

Oui, les séries c’est un sujet de conversation cache-misère qui nous permet de passer les moments de solitude ensemble sans heurt.
Au moins on ne se dit pas qu’on ne s’aime pas.

Oh et sinon dans notre galette y’avait pas de fève. Étonné ?

mardi 13 décembre 2011

Docteur Jekyll et Miss Loose.


J’ose espérer que tu crois que ma vie est fantastique, que dès le week-end venu je me vautre dans le stupre et des piscines entières de jeunes apollons aux corps huilés, que je me gave de raisin entre leurs fesses glabres et fermes, que je lèche le champagne à même leur torse lisse sur fond de musique post-rock.

J’espère que tu n’imagines pas que je me suis levée à 13h20 samedi, les cheveux en l’air et très gras, le chat en travers de l’oreiller, les deux pattes avant sur ma tête, et que ma nuque formant un angle bizarre, amplifié par le coude amoureux de monsieur Patate Frite profondément enfoncé dans ma joue, me laisserait penchée pour toute la journée.
Tu ne penses tout de même pas que j’ai regardé mon réveil en disant « Merde merde merde, j’ai du ménage à faire » et que j’ai juste sorti le bras du lit pour :
1/ virer le chat,
2/ faire rouler monsieur Patate Frite loin de ma joue,
3/ prendre l’ordinateur et passer encore une heure à glandouiller sur internet à chercher des BONS tatoueurs.
Tu ne peux pas te figurer qu’en fait de ménage je me suis extraite douloureusement de la couette à 15h, que j’ai poussé deux trois fringues sales sous le lit et jeté le chat dans la corbeille à linge, et que j’ai grogné que j’avais faim en me grattant les poils des jambes.


J’espère que tu imagines ma demeure comme un loft parisien immense, blanc et vernis, brillant comme un sou neuf, où les poils de chat s’auto-digèrent et où Constance, la femme de ménage, lave les carreaux en demandant si Madame (moi, donc) souhaite petit-déjeuner.
Je suis sûre que tu me vois attablée devant un grand bol de fruits bios de saison dont je ne mange que quelques morceaux tandis que Constance me sert un thé léger.
Pour toi, je soupire en regardant le parc où s’ébrouent de jeunes enfants en culottes courtes et sandales en cuir, et ne tache pas ma nuisette en soie La Perla taille 38 blanc crème.

Tu ne penses pas une seconde à mon jogging gris sale, à ma tête bouffie de trop de sommeil dont les deux yeux torves  envisagent ce qu’il y a dans le mini-frigo devant lequel je suis accroupie depuis dix minutes, plongée dans une profonde réflexion philosophique  : que vais-je manger ?
Monsieur Patate Frite débarque en marmonnant un bonjour qui a l’air d’une insulte plus que d’une salutation. Le chat s’était réfugié autour de sa tête à lui et il réussit l’exploit d’avoir l’air décoiffé alors même qu’il n’a pas de cheveux. Il m’enjambe et met son chocolat à chauffer. Il reste figé devant le micro-ondes et moi devant le frigo. Je demande :
- T’as faim toi ?
- Hum…
- Tartines ? Céréales ? Croissants ?
- Poêlée forestière.
- …
- …
- Ok.

Dans ton imagination débordante, je fais des choses folles pendant mon temps libre : piercer des chèvres, danser sur des talons de 18 centimètres pendant des soirées « Choucroute, Corsets et Cloques», passer des week-ends à Milan pour une convention de branding de porcelets, faire de la pornographie dans les champs de colza et me murger la gueule avec Zola Jésus qui est un peu jalouse de moi.

Il ne te vient même pas à l’esprit qu’avant Noël je puisse passer mon après-midi à courir dans tout Châtelet-les-Halles-la-bien-achalandée-en-objets-de-consommation (courir est un bien grand mot, plutôt piétiner derrière une équipe de pouffes de 18 ans au fessier haut et au QI très bas) pour quérir les présents de fin d’année.
Tu ne me vois pas suante et stressée, à regarder les vitrines à droite et à gauche en chuchotant « merde merde keske j’vais leur offrir, merde et merde », suivie du fidèle monsieur Patate, la clope au bec, qui demande si on peut quand même passer à la Fnac à un moment donné et si on peut pas aller manger parce que la poêlée est loin et que oh benh ça alors y’a un Quick JUSTE ICI.
Tu ne me vois pas le bonnet de travers, à pester contre mes sacs et contre les gens assis sur ces mêmes sacs dans le métro. Tu n’entends pas ma VISA qui hurle qu’elle en marre de se taper plus de machine à carte bleue qu’un acteur porno d’orifices.
Tu ne sauras jamais que mes cadeaux n’ont rien de bien inédit (crème pour les fesses senteur pistou pour les femmes) et qu’ils ne sont pas toujours du meilleur goût, voire franchement malvenus (semainier de caleçons pour les hommes).
Tu n’admireras pas non plus mon merveilleux sapin (c’est dommage parce que clairement c’est le roi des forêts notre sapin) graphico-gothique blanc avec décorations noires qui valdinguent régulièrement après les attaques félines d’un Hector Lafiotte qui a peur de tout, sauf des sapins.

Ouais, ce qui est bien avec le blog, c’est que tu ne vois que ce que je veux bien te montrer.